Premier Chapitre
Personne ne fait plus attention aux autres, ici...
Perdu dans une de mes habituelles énumérations des choses à refaire ici bas, je ne m’étais pas aperçu qu’une charmante demoiselle me regardait depuis quelques minutes, il a fallu que Sam me le signale pour que je daigne enfin lever les yeux de ma feuille froissée. Moi qui me plains habituellement de l’individualisme dont est victime notre société, j’avais honte de ne pas m’être aperçu qu’on s’intéressait à moi. Habituellement, je sens le regard des autres, mais elle... Rien. Je ne sais pas pourquoi.
Tout est que, quand j’ai plongé mes yeux dans les siens, une émotion soudaine a pris place dans mon esprit, envoyant valser mes humeurs et ma liste de thèmes de chansons. Ses yeux d’un vert de jade me firent perdre mes esprits, et je dus me figer dans une expression stupéfaite pour qu’elle rougisse en étouffant un rire, avant de baisser les yeux d’un air timide vers sa tasse vide.
Le café était presque désert, seuls quelques routiniers buvaient leur consommation quotidienne en parlant de la vie autour de la table du fond. Le tenancier était perdu dans ses comptes, appuyé sur le comptoir tâché de son bar, alors que sa femme nettoyait les places fraîchement quittées en ramassant le règlement des consommations jeté nonchalamment sur les tables de bois.
Elle, c’était la rose éclatante au milieu des cimetières, c’était le cri d’espoir de celui qui a tout perdu. Mon cri à moi. Quand elle osa enfin relever les pupilles dont les ténèbres m’engloutissaient, la jeune femme put soutenir mon regard.
Je me lève, laissant Samuel seul lire le bout de papier, et me met à marcher vers elle. «Excusez-moi, vous avez du feu ?» Elle rit, puis me dit le sourire aux lèvre: «J’ai connu mieux, comme approche.» Touché. Je perd toute contenance, et balbutie quelques syllabes maladroites. «Assieds-toi», lance-t-elle en riant de plus belle. Elle appelle le serveur. Je garde le silence jusqu’à ce qu’elle me demande ce que je veux. «Euh, je... Je venais juste vous demander si...» Elle éclate de rire. «Non, ce que tu veux boire !» Et merde, encore une boulette. «Une bière, ça ira.» Une fois le serveur reparti, elle pose ses coudes sur la table et joint ses mains sous son menton.«Tu fais quoi dans la vie ?» Difficile de se concentrer quand des yeux rieurs plongent dans votre tête. J'arrive néanmoins à lire dans son expression un manque d’assurance contre lequel elle lutte de toutes ses forces, et qu’elle peine à dissimuler. Drôle de mélange. «Je viens juste de me faire virer. J’étais... Euh, barman dans une discothèque. Mais c’est mieux comme ça, je ne supportais plus la musique qu’ils passaient.» Elle sourit avec cette fraîcheur qui donne envie d’aimer la vie. «Et tu écoutes de quoi ?» Tentative de synthèse de l’étendue complexe de mes goûts. «Euh, ça varie beaucoup; en ce moment je suis très Gainsbourg, et puis j’écoute un peu de classique aussi. J’aime beaucoup le vieux Prog’ comme The Alan Parsons Project.» Elle réagit rapidement. «Ceux qui ont composé «Eye In The Sky» ? Oh, mais j’adore ! Gainsbourg un peu moins, le genre lover plein d’assurance ce n’est pas pour moi.» Deux bons points pour moi, on a des goûts en commun et elle n’aime pas mon opposé. Je tente de préciser son profil. «Et vous, qu’écoutez-vous ?» «Oh, moi,... Surtout de la musique classique: Chopin, Beethoven, Bach,... Mais j’aime beaucoup jouer du New Age, je trouve ça reposant.» Je réagis brusquement. «Vous jouez d’un instrument ?» «Oui, du piano» répond-elle, surprise. «Mais c’est fantastique ! Nous cherchons un pianiste avec mon groupe ! Ça vous intéresserait de tenter de jouer avec nous ?» Elle hésite. «C’est à dire que... Je ne te connais pas beaucoup...» Je saisis la dernière chance de donner un sens à ma vie. «Alors allons faire un tour près du vieux port, je propose que nous apprenions à mieux nous connaître, ça vous dit ?» Une seconde de flottement, puis elle répond: «Si tu veux, et arrête de me vouvoyer s’il te plaît, ça me donne l’impression d’être vieille», dans un ultime sourire et un regard d’une douceur exquise.
Tout est que, quand j’ai plongé mes yeux dans les siens, une émotion soudaine a pris place dans mon esprit, envoyant valser mes humeurs et ma liste de thèmes de chansons. Ses yeux d’un vert de jade me firent perdre mes esprits, et je dus me figer dans une expression stupéfaite pour qu’elle rougisse en étouffant un rire, avant de baisser les yeux d’un air timide vers sa tasse vide.
Le café était presque désert, seuls quelques routiniers buvaient leur consommation quotidienne en parlant de la vie autour de la table du fond. Le tenancier était perdu dans ses comptes, appuyé sur le comptoir tâché de son bar, alors que sa femme nettoyait les places fraîchement quittées en ramassant le règlement des consommations jeté nonchalamment sur les tables de bois.
Elle, c’était la rose éclatante au milieu des cimetières, c’était le cri d’espoir de celui qui a tout perdu. Mon cri à moi. Quand elle osa enfin relever les pupilles dont les ténèbres m’engloutissaient, la jeune femme put soutenir mon regard.
Je me lève, laissant Samuel seul lire le bout de papier, et me met à marcher vers elle. «Excusez-moi, vous avez du feu ?» Elle rit, puis me dit le sourire aux lèvre: «J’ai connu mieux, comme approche.» Touché. Je perd toute contenance, et balbutie quelques syllabes maladroites. «Assieds-toi», lance-t-elle en riant de plus belle. Elle appelle le serveur. Je garde le silence jusqu’à ce qu’elle me demande ce que je veux. «Euh, je... Je venais juste vous demander si...» Elle éclate de rire. «Non, ce que tu veux boire !» Et merde, encore une boulette. «Une bière, ça ira.» Une fois le serveur reparti, elle pose ses coudes sur la table et joint ses mains sous son menton.«Tu fais quoi dans la vie ?» Difficile de se concentrer quand des yeux rieurs plongent dans votre tête. J'arrive néanmoins à lire dans son expression un manque d’assurance contre lequel elle lutte de toutes ses forces, et qu’elle peine à dissimuler. Drôle de mélange. «Je viens juste de me faire virer. J’étais... Euh, barman dans une discothèque. Mais c’est mieux comme ça, je ne supportais plus la musique qu’ils passaient.» Elle sourit avec cette fraîcheur qui donne envie d’aimer la vie. «Et tu écoutes de quoi ?» Tentative de synthèse de l’étendue complexe de mes goûts. «Euh, ça varie beaucoup; en ce moment je suis très Gainsbourg, et puis j’écoute un peu de classique aussi. J’aime beaucoup le vieux Prog’ comme The Alan Parsons Project.» Elle réagit rapidement. «Ceux qui ont composé «Eye In The Sky» ? Oh, mais j’adore ! Gainsbourg un peu moins, le genre lover plein d’assurance ce n’est pas pour moi.» Deux bons points pour moi, on a des goûts en commun et elle n’aime pas mon opposé. Je tente de préciser son profil. «Et vous, qu’écoutez-vous ?» «Oh, moi,... Surtout de la musique classique: Chopin, Beethoven, Bach,... Mais j’aime beaucoup jouer du New Age, je trouve ça reposant.» Je réagis brusquement. «Vous jouez d’un instrument ?» «Oui, du piano» répond-elle, surprise. «Mais c’est fantastique ! Nous cherchons un pianiste avec mon groupe ! Ça vous intéresserait de tenter de jouer avec nous ?» Elle hésite. «C’est à dire que... Je ne te connais pas beaucoup...» Je saisis la dernière chance de donner un sens à ma vie. «Alors allons faire un tour près du vieux port, je propose que nous apprenions à mieux nous connaître, ça vous dit ?» Une seconde de flottement, puis elle répond: «Si tu veux, et arrête de me vouvoyer s’il te plaît, ça me donne l’impression d’être vieille», dans un ultime sourire et un regard d’une douceur exquise.
Mais quelle vie pourrie !
David était prostré, lové en position fœtale sur son lit comme un enfant en larmes. Les joues mouillées, les yeux rougis, il se demandait quelle était sa place dans ce monde. Lui qui n’avait jamais causé de tort à qui que ce soit, du moins volontairement, voilà que juste après la mort de sa mère on le renvoyait de son poste parce qu’il n’est «pas assez à la mode» pour ce lieu branché qu’est Le Néopolis, boîte de nuit miteuse perdue au fin fond d’une ruelle sombre. Il se lamentait sur ce monde qui n’a jamais voulu de lui.
Dès sa plus tendre enfance, il était rejeté par les autres jeunes. Ils n’assumaient pas qu’il puisse exister des personnes plus intelligentes qu’eux, ils souhaitaient profiter de leur position de supériorité qui se limitait aux quatre murs d’une cour de récréation, et ce au maximum. Le jeune David en a subi, des brimades. Entre le sac vidé sous la pluie, les sarcasmes incessants, les projections de nourriture le midi, la violence gratuite,... Il était le souffre-douleur de toute une école. Alors il s’isolait derrière la petite porte en bois de sa classe, dans un coin, discrètement pour ne pas déranger l’enseignant qui préparait les cours suivants, et il écrivait des poèmes. Il y racontait son calvaire, ses états d’âme, son ressentiment... Tout ce qu’il vivait au quotidien.
A son entrée au collège, ça n’a pas beaucoup changé: on reconnait vite ceux qui pourront subir sans trop se défendre et on s’habitue tout aussi rapidement à leurs cris. Le pauvre enfant a souffert. Son carnet était son seul ami. En écrivant il se sentait écouté, il se disait que quelqu’un lirait cela un jour et le prendrait en sympathie. Jusqu’au moment où un autre élève brûla le précieux livret qui renfermait toute l’enfance du garçon. Ce fut l’un des plus grands chocs de sa petite vie de collégien, et dieu sait combien il en a connus pourtant.
Dans toute cette atmosphère de peur et de soumission, il n’y a pas beaucoup de place pour la confiance en soi. Il n’a pas souhaité continuer ses études et a tout stoppé à la sortie de troisième. Vivant de petits boulots, il venait narguer ses anciens bourreaux devant les lycées professionnels les plus mal famés de la ville, il regardait leur décadence jour après jour, il se disait que finalement il avait sa revanche: dévisager ceux qui l’ont tant fait souffrir et qui affichent désormais une mine dépitée au sortir des cours, se rendant compte que leur vie se résumera à une simple tâche répétée à l’infini de la chaîne, ou bien passée à ramper sous des éviers ou à l’intérieur d’un engin électroménager. Lui, il voulait devenir artiste. Laisser enfin sortir toute la boule d’émotions qu’il avait au creux de la poitrine, lancer toute l’énergie qu’il a emmagasinée au fil du temps à trop se taire. Alors il s’est acheté une batterie. Celle pour laquelle il faut économiser sur toute une année de salaire, celle qui est sensée être la première et la dernière à la fois. S’ensuivirent d’innombrables nuits blanches dans le garage de ses parents, capitonné de boîtes d'œufs vides. Il frappait, frappait, encore et encore jusqu’à ce que ses bras tremblent, jusqu’à ce que la sueur qui collait à son dos rende son siège glissant, jusqu’à ce que dans un dernier souffle il s’endorme sur l’un de ses toms alors que l’aube se levait.
A ses dix-huit ans, il était prêt à trouver d’autres personnes avec qui partager ses émotions.
Mais qui ?
«Hey, David !»
Ces mots furent lancés à la sortie d’une salle de bowling. Il se retourna et fit face à un garçon un peu plus jeune que lui. Il avait les cheveux clairs et mi-longs, un visage allongé et quelques tâches de rousseur éparpillées autour du nez. «Euh, désolé de venir te déranger, c’est une amie qui m’a dit que tu t’appelais comme ça, et elle m’a dit que tu faisais de la batterie et moi je joue de la contrebasse et je cherche une formation alors bon, je me suis dit que peut-être on pourrait essayer de jouer ensemble un de ces quatre ?» La longueur de cette phrase, le fait qu’il l’ait lâchée comme un aveu et sa rapidité provoquèrent un temps de réaction conséquent. Le temps que mit David à traiter toutes ces informations parut d’autant plus long au jeune homme élancé qui venait de l’aborder. «Si tu le souhaites tu peux venir demain chez moi avec ton instrument, ça te va ?» «Nickel !» «D’accord, je te donne l’adresse.» Il écrivit quelques mots sur une feuille du carnet qu’il avait sorti de sa poche, la lui tendit puis disparut rapidement, se noyant dans la nuit et la solitude dont il avait pris l’habitude.
Il ne savait rien du jeune homme qu’il voyait arriver par la fenêtre, la rencontre de la veille avait été si brève. La crinière châtain du contrebassiste flottait dans le vent tiède de ce début d’automne, et la sonnerie de l’entrée fut accompagnée par le doux bruissement des feuilles caressant le sol tapissé de vert et d’orange. «Entre, je t’en prie.» Le musicien entra, et fut guidé jusqu’au garage. «Tu t’appelles comment ?» «Samuel.» «Installe-toi, je vais chercher mes baguettes, elles doivent trainer dans ma chambre.» Une fois la porte refermée, le regard du garçon se posa sur la salle dans laquelle il se trouvait. Excepté la porte du garage, l’intégralité des murs et du plafond était recouverte de formes étranges qu’il crut reconnaître. Cela devait faire office d’isolation sonore. La batterie, énorme amoncellement de formes arrondies, trônait dans une grand partie de la pièce. Il avait dû sortir la voiture un peu avant sa visite pour permettre à deux musiciens d’avoir la place de jouer. La porte claque. «Ah, tu n’as pas encore sorti ton instrument ?» «Euh, non désolé je regardais un peu la pièce.» Une fois la contrebasse sortie de son étui, ils purent commencer.
-Tu joues de quoi ?
-Du... Du classique, et je m’entraîne à essayer de coller à plus de styles en ce moment. Et toi ?
-Moi, un peu de tout, je devrais pouvoir m’adapter à ce que tu fais.
Un silence léger s’installa dans le studio de fortune, les deux compères détendus se regardèrent, puis Samuel se pencha légèrement vers ses cordes, et rapprocha sa main. Quatre notes. Quatre notes qui se répètent, elles s’accrochèrent aux suivantes, et dans une rythmique parfaite cet assemblage simple devint entraînant. David se laissa porter par cette suite prenante, et lança les premiers coups. Samuel partit dans une basse marchante, et le rythme de la contrebasse se cala en parfait contretemps avec la batterie. Les deux instruments se mêlaient et ne formaient plus qu’un, le rythme devenait plus complexe, et il flottait dans l’air une musique séduisante, mélange rythmé et mélodique. Frénésie des coups assénés sur les peaux tendues, folie du frottement des doigts sur cette résistance harmonieuse, rien ne s’arrêta et s’ensuivit une dizaine de minutes déjantées dans un autre monde. Puis tout se calma, doucement, simultanément, comme si la durée du morceau était convenue d’avance. Les deux nouveaux amis se regardèrent, un sourire aux lèvres. La musique unit les personnes semblables.
David se frotta les yeux et s’étira rapidement, réveillé par la sonnerie énervante du téléphone. Il se retourna dans un effort douloureux et se contorsionna pour attraper le combiné. «Allo ?» Marmonna-t-il, d’une voix cassée. «Oui bonjour, j’appelle pour l’annonce, je suis au bon numéro ?» «Oui oui, c’est ici.» «J’habite à quelques kilomètres de chez vous, ce serait possible de faire un essai dans la journée ?» David peinait à réfléchir, et la seule réponse qu’il trouva fut un grognement matinal. «Oui, je sais qu’il est un peu tôt pour appeler, mais je préfère avoir toutes les chances de trouver un créneau horaire qui nous convienne.» Ça y est, il réussit à comprendre la situation. «Ouais, viens vers quatorze heures, on t’attend devant la mairie.» «D’accord, bon réveil et encore désolé. A tout à l’heure.» Après la douce tonalité témoignant de la fin de la conversation, le téléphone fut vite lâché sur les draps et son propriétaire repartit immédiatement dans son coma de début de journée.
«Oh, c’est super ça !» «Oui, on doit l’attendre devant la mairie, à deux heures.» «J’y serais.» Samuel était enthousiasmé. Enfin, ils avaient trouvé ce chanteur qu’il attendaient depuis maintenant un mois. Bien sûr, il faudra vérifier s’il est bon, mais il était certain que cela irait parfaitement avec leur musique.
«Ok Ben’, on recommence !» Le jeune homme balança ses cheveux longs en arrière d’un mouvement de tête, puis lança un accord saturé grésillant avant de le reprendre au rythme fou de son médiator. David frappa rapidement la caisse claire, puis après un rapide tour de batterie souligna la rythmique. Le nouveau chanteur s’approcha du micro, et jeta dans les enceintes toute la force de sa voix fragile qui donnait une grande personnalité à leur musique. David reprit les paroles en chœur, peinant à assurer le chant et la batterie à la fois. Puis Samuel s’adonna à une suite effrénée de notes donnant plus de profondeur au morceau. L’accomplissement de la vie du jeune batteur ému, c’était cela.
Et une semaine après cette expérience fantastique, la mère de David fut emportée par les bras cruels de la mort.
En cours d'écriture : Chapitre 2 ...






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