Petit Garçon
Elle plane, elle ne s'est jamais sentie aussi légère. Maman, je suis heureux que tu me suives jusqu'ici, si loin de la maison. Il faut dire que tu n'es pas vraiment consciente de ce qui t'arrive. Elle touche le ciel, elle traverse les nuages, jamais elle n'a été aussi euphorique. Elle était utile, elle qui était trop souvent cachée aux yeux des autres, enfermée dans cette pièce sombre qu'elle ne connaissait que trop bien. Aujourd'hui, elle s'était jetée dans les éthers, elle avait redonné un sens au bien-être. Elle s'était gavée de cette substance qui lui avait fait retrouver ses émotions. C'était cher, mais ça valait le coup. Son corps tout entier irrigué du fluide qu'on lui avait injecté, elle s'était laissée porter par les courants aériens qui lui avaient été cachés jusqu'ici. On va bientôt arriver maman... Je sais que tu ne dois certainement pas m'entendre, mais j'aimerais que tu me donnes le courage. Je t'aime, et je voudrais me sentir enveloppé de ta présence maternelle pour toujours... Aide-moi, maman, je t'en prie... Mais elle ne l'entendait pas. En vérité, elle ne le comprenait même pas. Tout ce qu'elle sentait, c'était la force des cieux qui l'arrachaient à la vie. Mon dieu, comme c'est bon. S'extirper de la lourdeur du quotidien, et pour une fois goûter à l'absolu de la plénitude. Elle contemple la vie de haut. Elle pensera à son bébé plus tard, elle ne le sent même plus s'agiter dans son ventre.
Les yeux mi-clos, tremblant dans le froid matinal, je fais passer mes yeux sur les symboles s'affichant sur l'horloge digitale. 08:14. Un frisson me parcourt le dos. Non, je ne suis pas dans mon lit, le siège douillet qui me porte est celui d'un bourreau. Qui suis-je ? Un petit garçon obéissant, tendre avec sa mère, si bien que le seul objet auquel j'ai vraiment tenu dans ma vie porte son nom. Je frappe les touches de mon clavier avec frénésie. Non, je ne suis pas devant mon ordinateur. Je réajuste ma ceinture, redresse le siège, ballade nerveusement mes doigts sur le tableau de bord. Non, je ne suis pas dans ma voiture. Quelques grésillements s'échappent de la grille qui couvre les haut-parleurs, et se répercutent dans mes oreilles en faisant écho dans ma tête. Non, je ne suis pas devant mon poste de radio. J'obéis.
Je presse Le Bouton.
Enola Gay vient de lâcher son Little Boy au-dessus de Hiroshima.
Vermillon
Un roulement sourd se fit entendre. Le tunnel sombre laissa luire deux yeux féroces qui s'approchaient inexorablement. Cri strident des rails, la machine échappe un soupir de satisfaction puis ouvre sa gueule métallique. Se déverse un flot grouillant et sombre qui investit les lieux et se disperse dès la sortie du monde souterrain. Parmi eux, j'étais immobile, perdu. "Nation". Je me suis trompé d'arrêt. Où avais-je la tête ? Je me pose sur un banc et la saisis entre mes deux mains, les cheveux s'infiltrent entre mes doigts. Bon, de toute façon j'avais besoin de réfléchir. Qu'est-ce que je vais bien pouvoir prendre pour le noël de mes gosses ? Les poupées, les Action Man, tout ça c'est vu et revu et ils n'en voudront pas. Qu'est-ce que les gamins sont difficiles de nos jours. Une nouvelle console ? De nouveaux jeux ? Qu'ils se gavent de violence et passent leur temps devant la télé ou le plastique froid de leurs gadgets, non merci. Bon, je vais marcher un peu histoire de ne pas rester là perdu dans mes pensées toute la soirée. Des instruments en plastoc, des fausses cuisines pour enfants, des puzzles... Trop ringard. Je passe devant quelques rues sans y faire attention, traverse distraitement des passages cloutés. Et pourquoi pas de bons vieux bouliers à billes ou juste des oranges, tiens ? C'était bien dans le temps, les parents n'avaient pas à trop chercher. Mais aujourd'hui, on veut des trucs coûteux, sinon les mômes des autres se moquent de nous. Il faut que je fasse gaffe à ne pas me paumer, on est où déjà ? Il y a une plaque, là. Ah d'accord, je vois le chemin. Voilà, je tourne ici... Où j'en étais, déjà ? Ah oui, les vieux trucs ne les satisferont pas, c'est certain. Qu'est-ce qu'ils aiment ? Lucas, un nouveau téléphone high-tech lui irait, juste de quoi se connecter à internet et un logiciel de discussion ce serait pas mal. Tiens, je vais couper par cette ruelle, ce sera bien plus rapide. Et Lucie ? Les barbies c'est dépassé, il lui faut le nouveau poupon qui reconnaît la voix et te parle.
"Hé toi, t'as pas un euro ?"
Je me réveille brusquement. D'où ça venait, ça ?
"T'as pas un euro ? Oh, j'te parle !" D'accord, il y a quelqu'un dans l'ombre là, devant moi. Je répond : "Non, désolé, je n'ai pas pris d'argent sur moi." La voix devient plus dure : "C'est ça ouais, laisse-moi voir." "Non, vous n'allez pas me fouiller quand même." "Tu crois que j'vais me gêner, connard ?" "Laissez-moi passer !" Soudain mon regard se porte sur quelque chose de brillant. Longue, effilée, réfléchissant en arabesques le peu de lumière de la ruelle, une lame prolongeait la forme de son bras. "Ah, t'as vu, t'as un peu plus envie d'obéir quand tu vois mon couteau hein ?" Silence. "Non, je ne cherche pas la violence. Laissez-moi passer, je dois rejoindre ma famille qui m'attend." L'homme fléchit un peu les genoux, et lance : "J'en ai rien à foutre de ta famille, file moi ton porte-feuilles ou c'est ton bide qui va payer le passage." Fait rare, je n'avais pas de porte-feuilles dans ma poche. "Je n'ai rien sur moi, je vous en prie laissez-moi passer." "Non." Je feins la résignation, fais semblant de tourner les talons et faire demi-tour. L'ombre fait un pas. Ma respiration se bloque, mon cœur me fait part de la peur qu'il commence à ressentir. Dans un élan désespéré je me jette en avant, courant quelques mètres. Il est plus rapide. Il se jette sur moi. Un coup. Deux coups. Mon ventre déchiré crachote un sang vermeille sur ma chemise. Ça fait atrocement mal. Je dois faire quelque chose. Je dois me défendre. Avec toute ma rage, je lance mon poing dans la mâchoire de l'assaillant. Il tombe à la renverse, jure, tente de se relever. Mon pied l'accueille en pleine tempe. Il retombe la tête en arrière, puis plus rien. Je reprend mes esprits, me redresse en me massant le cou. J'espère l'avoir au moins assommé. Putain, mon ventre ! Il y en a jusque sur mon pantalon ! Je regarde ma main recouverte d'un rouge vermillon. L'hémoglobine a coulé jusqu'à mon genou. Il y en a même une grosse traînée par terre. Ah non, ça vient de sa tête à lui.
De...
Oh merde...






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